« Identité nationale et islamisation de la France », par Dominique Catteau

Janvier 2010

La question de l’identité nationale est une question sérieuse, et même grave. Il est vrai qu’il y va de la cohésion d’une collectivité, de la solidarité qui la maintient, et du sentiment d’appartenance qui la fait exister en tant que telle. Sans cette conscience partagée, tôt ou tard, toute communauté se dissout. Il est donc compréhensible qu’en période de crise on soit amené à se demander sur quoi elle repose dans la mesure même où elle semble disparaître.

La crainte de l’islamisation de la France, pour ce qui est de l’immédiat en tout cas, relève du délire, plus ou moins savamment entretenu par ceux à qui elle profite. Simple problème de proportion : les populations d’origine immigrée restent nettement minoritaires sur le sol français, et leur éventuel prosélytisme religieux en dehors de leur communauté quasi nul. Un minimum de lucidité devrait sur ce point nous rassurer.

En soi, ces deux constats demeurent indépendants l’un de l’autre. Pourtant depuis quelques temps, on a compliqué les choses en s’ingéniant à les lier, de manière à en faire une thématique électoraliste évidente : notre identité nationale serait menacée par une islamisation à la fois rampante et galopante. Ce qui, à tout le moins, devrait aussitôt nous faire nous poser deux bonnes questions préalables, d’habitude soigneusement évitées :

- puisque nous formulons notre crainte comme si chacun entendait bien d’abord ce qui fait ou faisait notre identité, quelle est donc cette identité nationale qu’on dit « nôtre », qu’en reste-t-il, quel est son niveau de conscience dans la population de France, et quel est son degré de réalité dans notre monde contemporain ? Où est-elle visible, cette identité française, dans nos envahissants centres commerciaux semblables d’un bout à l’autre de la planète, dans nos modes vestimentaires totalement dénationalisées ou dans  nos consommations de loisirs sans frontières ? Cela avant même qu’un quelconque danger, islamisation ou ce qu’on voudra, ne soit venu la menacer.

- d’autre part, en quoi l’islam menace-t-il vraiment la France d’aujourd’hui : quelles places fortes serait-il donc sur le point d’annexer en ce qui concerne la morale et la politique, le droit et la religion ?

N’en déplaise aux idées reçues, en France il n’y a pas de « choc des civilisations ». L’affrontement entre la tradition chrétienne, fondatrice de notre histoire, et la civilisation musulmane, prétendument prête à se venger de nos anciennes croisades, est un leurre, fait tout exprès pour détourner les esprits des vrais problèmes. Si l’islam semble aujourd’hui occuper une certaine place dans la formation morale et religieuse des jeunes de nos banlieues (ce qui d’ailleurs fait un raccourci très simplificateur de nos actuels préjugés, dans la mesure où même pour ceux-là, son influence est assurément beaucoup plus limitée qu’on ne pense), ce n’est nullement en vertu de son esprit de conquête et de revanche, mais c’est d’abord et avant tout à cause de nous et de notre propre abdication culturelle. Il ne vise pas du tout chez nous à prendre la place que nous occupons, mais à occuper, un peu par la force des choses et comme par une sorte d’appel du vide, celle que nous avons délaissée. Ce vrai problème – très franco-français ou plutôt occidental – n’est pas d’aujourd’hui, et l’islam n’y est pas pour grand-chose.

Qu’est-ce qu’être français aujourd’hui ? Les musulmans de France ne sont pas la cause de cette interrogation qui soudain nous angoisse, ils n’en sont, au pire, que le prétexte ou l’occasion. Et s’ils prennent notre place pour éduquer leurs jeunes, c’est d’abord et avant tout parce que depuis plusieurs décennies, nous avons-nous-mêmes délaissé cette place dans l’éducation de tous nos jeunes de France. Depuis la disparition des guerres sur le sol européen (qui s’en plaindra ?), la question d’être français s’est trouvée vidée de son urgence, tant il reste vrai que c’est dans l’affrontement que l’identité se revendique toujours le plus nettement. D’autre part, l’extinction inexorable de la pratique et de la croyance religieuse chrétienne a privé peu à peu les dernières générations de leurs références à des valeurs communes, traditionnellement largement partagées chez nous. La fin des empires coloniaux en même temps que certaines tendances intellectuelles nouvelles nous ont appris plus ou moins consciemment à nous défaire de notre historique nombrilisme européanocentré et à déconstruire notre propre héritage culturel. L’oubli des langues mortes, qui furent pourtant nos propres origines, l’incapacité à remplacer la morale religieuse (l’efficace peur de Dieu comme gendarme de l’humanité puérile) par une exigeante morale humaine ou laïque, la généralisation du relativisme culturel sous les apparences de la tolérance molle, enfin le laxisme banalisé généré par la libération des mœurs, des sexes et des pensées ont ouvert le champ libre à une première et funeste illusion : puisque les adultes se sont mis à ne plus croire assez aux valeurs de leur propre tradition pour vouloir les transmettre à leur progéniture, alors ils ont décidé que c’était désormais aux enfants d’inventer et de créer librement leurs propres références. Par dessus cette vanité, la mondialisation libérale a fini de faire sauter les cadres moraux et les frontières mentales en déversant à flot au cœur de tous les foyers familiaux, une sous-culture télévisuelle, vaguement américaine, sans racine, sans caractère et sans âme.

C’est dans ce monde, le nôtre, que la question d’être français a perdu non seulement sa réponse, mais d’abord son sens. Osons nous le demander : que reste-t-il de français dans la vie d’aujourd’hui en France ? En quoi les musulmans pourraient-ils être tenus responsables de ce qui nous est arrivé ? Et on s’étonnera, après cela, que nos jeunes, face à des adultes qui n’ont plus rien à  leur dire vraiment, se tournent soit vers les dérives les plus aberrantes, soit vers des traditions différentes qui au moins leur apportent quelque chose d’essentiel, ou qu’ils jugent essentiel. A qui la faute ?

Tout ce problème effectivement gravissime se résume dans deux confidences personnelles que je ne veux pas retenir : la première est celle d’un enseignant qui s’étonne depuis dix ou vingt ans de voir des jeunes adultes tombant des nues quand il leur demande ce que c’est, pour eux, que d’être français. La seconde, exactement complémentaire, celle de ce petit élève de chez nous qui répond à son maître : « moi, monsieur, je ne suis pas français, je suis arabe ». Simples indices, mais incontournables, du désarroi dans lequel nous sommes tous, enfants « issus de l’immigration », et tous les autres, sans aucune exception.

Veut-on sérieusement tenter de remédier à cette situation réellement alarmante, veut-on  vraiment que la France ne soit plus menacée par l’islamisation, veut-on bien que tous les Français sachent ce qui le unit et les réunit, alors il faut nous décider à occuper de nouveau clairement l’espace que nous avons-nous-même abandonné, c’est-à-dire renoncer d’abord à la dérision sinistre des manipulations électoralistes, et accepter de voir lucidement les choses en quatre points au moins :

1-il faut poser les bonnes questions, pas les mauvaises. Aujourd’hui, et finalement fort heureusement, la question qui convient n’est plus celle de savoir ce que c’est qu’être français, mais en toute rigueur celle de savoir ce que c’est qu’être européen. Question qui, soit dit en passant, aurait le mérite de rappeler nos dirigeants à leur propre logique mise en place par eux depuis quelque trente ans, ou davantage.

2-reprendre conscience – et là, tout est à faire ou à refaire ! – de nos racines communes, de notre héritage partagé et de notre tradition communautaire. Car il est incontestable que dans toute authentique civilisation, le sentiment d’appartenance commune repose sur l’héritage, et non pas sur l’hérédité, toujours source des plus désastreuses régressions et des replis les plus inquiétants. Notre héritage, celui dont nous n’aurions pas dû déshabituer nos jeunes d’être fiers, nous rattache aux Grecs et à leur volonté de savoir, aux Juifs et à leur sens de la liberté, aux chrétiens et à leur exigence d’égalité, mais aussi – il est indécent de l’ignorer encore aujourd’hui – aux Arabes auxquels nous devons, outre une part appréciable de l’esthétique, « nos » chiffres et « notre » algèbre (avec toute la science qui en découle), Aristote et toute sa tradition rationaliste, et un sens rare de la solidarité et de la fraternité, largement capable  de contrebalancer les excès de nos individualismes forcenés.

3-même s’il est banal de rappeler que les civilisations, comme les individus, gardent l’habitude adolescente de faire succéder à des époques de contraintes moralisatrices des périodes de libération déboussolée par les outrances libertaires, il est temps de redonner à notre jeunesse les cadres d’une authentique liberté, certes non pas rigoriste, mais rigoureuse et exigeante. Sans la caution divine, qui n’est plus guère crédible aujourd’hui, nous devons apprendre à nous conduire en adultes véritables, pour qui tout ne se vaut pas et tout n’est pas permis. L’exigence morale, courageusement rien qu’humaine mais aussi, intégralement humaine, peut seule nous réapprendre à éduquer nos enfants sans laxisme, à respecter la féminité des femmes justement émancipées, ou à revivifier la politique et la démocratie en la rattachant sans tricherie au service de l’intérêt général, celui de tous les membres d’une nation, et aujourd’hui d’une même planète. Mais tout cela exige de renoncer à toutes nos hypocrisies : comment plaider pour l’éducation des enfants aux valeurs communes, tout en continuant de les laisser inonder par les violences télévisuelles et ludovisuelles ? comment défendre la dignité des femmes dans leurs modes vestimentaires, en continuant de piétiner leur égalité dans le monde du travail ? comment en appeler au sens de l’intérêt général, en continuant de mener effrontément les politiques les plus partisanes et les plus antidémocratiques ?

4-enfin et surtout, et avant toute chose, redonner à tous le sentiment d’appartenance collective requiert absolument l’urgence de deux ou trois mesures pratiques inévitables : d’abord contrôler enfin la télévision et son imprégnation sournoise des pires niaiseries. Secondement, exiger que les acteurs économiques se décident enfin à donner du travail à tous, seule façon réelle d’éviter l’impression catastrophique d’être laissé de côté. Enfin, et ce n’est pas la moindre des surprises que de n’y pas trouver la plus petite allusion dans le questionnaire national (Guide pour la conduite des débats), surmultiplier l’effort national d’intégration par l’instrument le plus approprié par principe et le plus efficace (mais pas à court terme naturellement, car cette tâche est lourde et longue) par nature : l’Ecole publique.

Impitoyable conclusion : vous voulez vraiment résoudre les problèmes de l’identité collective, et sauver la France de l’Islamisation ? Alors il faut sur-développer les devoirs et les moyens de l’Ecole publique sans tarder, au lieu de la ruiner. Le reste est mensonge.

Dominique Catteau

Agrégé de philosophie, docteur en littérature comparée

Professeur à l’IUFM d’Arras et à l’Université d’Artois

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