<<< Revenir au menu précédent

Inventus contre Habitus, par Eugène Michel

Nous lisons en ce moment que la presse internationale guette avec gourmandise le vent de révolte qui souffle sur notre pays. L’idée est d’y voir, à l’instar du retour prévisible des comètes, un atavisme national pour l’insurrection.

Mais pourquoi la France serait-elle inévitablement soumise à des confrontations virant au chaos ?

L’un des plus célèbres sociologues mondiaux, Pierre Bourdieu (1930 – 2002), a fondé en partie son succès sur la notion d’habitus. Les habitus sont les stéréotypes qui se transmettent pour perpétuer les champs de pouvoir. Au royaume d’un élitisme exacerbé, les Français sont des fanatiques de l’habitus.

Mais, dans le même temps, des arts à la science, notre Nation est reconnue comme championne de la créativité. Pour bien mettre en évidence cet aspect fondamental de l’existence humaine, j’ai créé le concept d’inventus qui fait contrepoids à l’habitus de Bourdieu.

Ainsi, si on accepte l’idée que l’harmonie se situe entre imitation et exploration, habitus et inventus, on peut très bien imaginer que les bouleversements récurrents dans notre pays résultent d’un déséquilibre permanent entre habitus et inventus. Les périodes où l’habitus s’impose excessivement à l’inventus provoquent une accumulation de tensions qui explose de façon soudaine et imprévisible.

Tout se passe comme la tectonique des plaques qui induit régulièrement des séismes. Deux plaques glissent l’une sur l’autre non pas de façon continue mais par à-coups. Les conflits mondiaux du 20e siècle peuvent être analysés de la même façon.

Aujourd’hui, la résistance de l’habitus contre l’inventus est un archaïsme. Devant l’allongement de la vie, la révolution du numérique, la mondialisation et le risque de pénurie de matières premières, la nécessité de l’inventus est telle que son refus génère des situations absurdes. L’inventus exige que l’on se parle beaucoup, en tenant compte de la parole d’autrui.

Cela ne veut pas dire que toute idée nouvelle doit être automatiquement validée. Mais un temps important doit être consacré à la recherche de solutions nouvelles, au dialogue, à la prise en considération des divergences. Au contraire, on est effaré de voir aujourd’hui l’esprit militaire et le paternalisme autoritaire continuer de vouloir s’imposer comme seule légitimité.

S’agissant des retraites, un seul exemple montre à quel point l’inventus est méprisé : la question de la pénibilité. Etant donnée l’extrême inégalité des métiers, on ne comprend pas que cela n’ait pas été résolu depuis longtemps. Qui ne reconnaîtra le caractère éminemment usant de certains métiers par rapport à d’autres. Il faudrait d’ailleurs distinguer les métiers dont les pratiquants sont captifs de ceux dont on peut changer assez facilement.

Toutes les atteintes corporelles mériteraient un dédommagement en temps de cotisation : travail physique extérieur, travail de nuit, travail sans lumière naturelle, travaux dangereux, exposants à des vicissitudes, à une proximité continuelle avec les souffrances ou la mort, etc. Un bon usage de l’inventus nécessiterait une analyse fine de chaque situation pour en déduire des propositions adaptées.

Au lieu de quoi, l’habitus résiste intensément, les propositions restent grossières et partielles. Il n’y a pas de quoi être fier ! Et la révolte gronde… Cette révolte est un soudain débordement d’inventus. En mai 68, en mai 81, il en résulta un rééquilibrage intéressant. Pourquoi pas en mai 2011, en mai 2012 ?

Octobre 2010