« Le non-sens pédagogique des classes préparatoires aux écoles dites ‘grandes’ », par Jean-François Minot et Bernard Frouin
Paris, avril 2009
Pour avoir pu être une bonne idée lors de leur création, certaines structures deviennent avec le temps néfastes. Il convient alors de les réformer ou de les remplacer. Nous allons étudier ici le cas des classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE).
L’institution militaire fut la première, sous l’Ancien régime, à mettre en place des concours pour l’accès au Génie, à l’Artillerie et à la Marine. L’idée était d’améliorer le recrutement en sélectionnant les jeunes gens par le mérite. Les écoles et leurs préparations se développèrent et le terme de « grande école » apparut pendant la Révolution française. Par principe, les concours sont largement ouverts, ce qui donne plus de chance de garder les meilleurs. Ils sont fondés sur un programme de connaissances ou d’aptitudes auquel il convient de se préparer. D’où les classes préparatoires.
Aujourd’hui, ce système est devenu nocif pour des raisons à la fois individuelles et collectives.
Raisons individuelles :
Il est évident que les concepts éducatifs ont évolué depuis un siècle. On s’est aperçu que l’enfance et la jeunesse sont des moments éducatifs déterminants et que l’on ne peut pas faire n’importe quoi. Rechercher l’émulation chez l’enfant est une bonne chose, organiser une compétition à outrance est une erreur qui devient inacceptable au moment où les jeunes gens sont de plus en plus précoces. Les conséquences s’échelonnent sur trois niveaux : appauvrissement durable des sensibilités dû à l’abrutissement pendant deux ou trois ans sur des matières trop spécialisées ; infantilisation prolongée due au parcage des CPGE dans les lycées ; traumatismes psychologiques provoqués par la difficulté excessive, le surmenage et les échecs ; égotisme conformiste exacerbé des gagnants et rancœur sclérosante des perdants.
Le principe des CPGE est un sacrifice des plus belles années de la jeunesse et du souci d’autrui en échange d’une hypothétique rente de situation. Les conséquences psychologiques pèseront sur l’existence entière. C’est Faust inversé : je vends ma jeunesse pour devenir vieux ! L’Etat n’a pas à organiser cette aliénation consentie (mais plus ou moins imposée dans certains milieux) au moment du passage à la majorité de 18 ans.
Tout au long du cursus scolaire, la dépréciation des uns versus la valorisation des autres est devenue une regrettable fatalité. On ne peut pas exister sans avoir droit à un épanouissement qui lui-même n’est pas possible sans une image positive de soi. L’actuelle généralisation de la compétition est une aberration car elle crée des victimes définitives : d’une part, celles et ceux qui ont été exclus de cette compétition ; d’autre part, celles et ceux qui y ont participé mais s’y sont brûlés les ailes.
Raisons collectives :
Le problème majeur des CPGE est l’inégalité d’accès. Les journalistes Thomas Lebègue et Emmanuelle Walter décrivent l’édifice actuel dans Grandes écoles : la fin d’une exception française. Au lieu de participer à la démocratisation de l’enseignement, les CPGE sont devenues des chasses gardées. Les milieux aisés ou bien renseignés ont compris que c’était un excellent moyen de se réserver les hautes rémunérations et il en a résulté un quasi-système d’initiés : il ne s’agit pas seulement de s’inscrire à une CPGE, mais d’être dans un lycée qui prépare aux CPGE, puis d’intégrer les meilleures CPGE. Du même coup, les universités deviennent le parent pauvre de l’Education Nationale. Moins de moyens sont accordés par étudiant et les débouchés restent limités, voire inexistants selon les domaines. C’est toute la relation au travail qui est fragilisée : qu’ils soient originaires d’une autre culture, d’un milieu défavorisé ou d’un groupe aisé, maints jeunes gens, conscients de l’absurdité de la compétition à outrance génératrice d’un élitisme désincarné, perdent tout esprit d’émulation.
Les CPGE induisent inévitablement un système à deux vitesses non-démocratique. A tel point que l’Europe ne s’oriente en aucune façon vers celui-ci. D’aucuns disent que les CPGE disparaîtront à terme du fait des Directives européennes instituant le cursus LMD (Licence, Master, Doctorat).
Un autre problème est la déperdition considérable dans le domaine des sciences et des lettres. L’appauvrissement individuel entraîne un appauvrissement collectif. Les lettres disparaissent au profit des sciences et une grande partie des meilleurs jeunes gens scientifiques – qui feraient d’excellents chercheurs – est happée par la finance et le management où les rémunérations sont nettement plus élevées.
Combien de temps cela va-t-il durer ? Changer une institution nationale est très difficile car, avec le temps, elle a fini par imprégner toutes les mentalités. Les résistances sont à la hauteur des enjeux économiques. En attendant, les souffrances individuelles et collectives s’accroissent, le fil se tend de plus en plus dangereusement entre deux mondes contradictoires : une minorité uniformisée enfermée dans sa tour d’ivoire, une majorité multiple désinvestie.
Analyse politique :
Il semble que la gauche en général et le parti socialiste en particulier n’aient jamais posé le problème de ces écoles et réfléchi à une alternative qui serait davantage en accord avec les principes qui doivent nous guider collectivement : égalité des chances, équité, respect de la personne humaine.
Bizarrement, nous renforçons, par un discours conformiste, un système que nous devrions dénoncer et auquel nous devrions tenter d’apporter des solutions. Nous approuvons l’existant comme si nous le considérions comme nécessairement immuable. L’entrée des diplômés des grandes écoles dans la gestion du Parti socialiste fut même l’un des leviers de la conquête du pouvoir en 1981. On s’étonne ensuite que nous soyons coupés des classes populaires !
Avec le LMD (Licence, Master, Doctorat), l’université française s’est mise aux normes des universités européennes, et il est à présent beaucoup plus facile pour un étudiant d’aller étudier à l’étranger et de faire reconnaître ses diplômes.
L’ironie de l’histoire est que les passerelles deviennent presque plus faciles à franchir à l’intérieur de l’Union Européenne qu’au sein même de notre propre système franco-français d’enseignement supérieur compartimenté.
Comment accepter, pour des socialistes, un protocole qui creuse les inégalités et favorise un élitisme fondé sur les mathématiques et la perspicacité parentale ? Comment pouvons-nous nous contenter de la proposition de montages sans concours pour permettre à quelques jeunes issus de zones défavorisées d’entrer dans des institutions auxquelles ils n’avaient pas accès auparavant ? Le succès du plus grand nombre doit-il être sacrifié sur l’autel de la réussite d’une minorité devant lequel nous allons nous prosterner mais qui ne justifiera pas le formidable échec dans les autres lieux de savoir qui n’auront pas reçu le soutien nécessaire.
On remarquera d’ailleurs que cet élitisme de sortie d’études s’inscrit dans une inégalité qui commence dès le début de la scolarisation. On sait maintenant que les jeunes enfants de deux ou trois ans qui ne vivent pas dans une pratique familiale du français oral risquent d’être définitivement défavorisés pour l’acquisition de l’écrit. L’écrit s’acquiert à partir d’un minimum de maîtrise du vocabulaire parlé.
Au moment où la droite s’attaque à la recherche et aux chercheurs, au moment où elle tente de transformer les universités en entreprises gérées davantage par des présidents-patrons plus soucieux de la réussite financière que de la réussite humaine et intellectuelle de l’ensemble du pays, la gauche n’a pas le droit de se taire et d’accepter des systèmes qui écrasent et divisent, qui sont source de toutes les inégalités, et qui relèvent d’archaïsmes au regard des évolutions pédagogiques en Europe.
Accepter le système actuel avec la bonne conscience que l’on s’accorde, en donnant quitus à la discrimination positive d’inspiration sarkozyste, c’est se voiler la face et se dédouaner de toute réflexion globale sur notre système d’enseignement supérieur. Ne pas poser le problème d’une grande université française rassemblant tous les savoirs, toutes les compétences et tous les jeunes sortant du lycée avec le baccalauréat, c’est s’éloigner de l’idée que tout socialiste doit avoir de l’enseignement prodigué au plus grand nombre pour une plus grande égalité des chances.
Le morcellement actuel de notre enseignement universitaire est source d’inégalités : inégalités de moyens, inégalités de niveaux, inégalités de diplômes et finalement, inégalités devant l’avenir pour des centaines de milliers d’étudiants qui, tout comme ils n’affichent pas la bonne adresse familiale, ne peuvent arborer, sur le plan académique, l’adresse qui leur permettra de décrocher l’emploi qu’ils seraient en droit d’obtenir à niveau égal.
Le parti socialiste se doit d’ouvrir ce débat en son sein, puis dans la société afin, à la fois de stopper cette course effrénée vers un élitisme délétère et de revenir au principe essentiel de l’égalité devant l’accès au savoir et aux métiers, sans privilèges ni discriminations quels qu’ils soient.
Jean-François Minot, Biophysicien, Section PS 12ème arrdt
Bernard Frouin, Université Paris 12, Section PS 12ème arrdt
Sur cette thématique, voir aussi l’article d’Annie Kahn sur le site du Monde : « Dans les grandes écoles, mieux vaut être boursier que fille » (6 mars 2010).
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