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Le socialisme de l’association : vieille utopie, nouvel espoir

Il y a des époques où personne ne semble savoir où l‘on va. C’est l’angoisse et le chaos qui dirigent le monde. L’égoïsme érigé en vertu, ceux qui ont tout veulent plus, les autres les envient. Le cercle vicieux est entretenu, toujours au détriment des plus faibles. On nous donne des objectifs futiles: posséder un diplôme ou un travail, une voiture, une maison ou une assurance. Mais au final on ne possède rien et ce sont des sociétés anonymes qui nous possèdent. Regardez! Consommez! Oubliez! Mais il y a eu l’Irak, et il y a cette crise que nous payons, et tous ceux-là qui n’arrivent plus à faire semblant d‘être heureux. Alors il faudra bien sortir la tête de l’eau et retrouver notre dignité, le sens des valeurs et des choses qui comptent. Le socialisme nous propose de nous associer pour dépasser l’égoïsme sur lequel notre société repose et combattre toutes les formes de dictatures qu‘elles soient politiques, économiques ou encore culturelles. L’Association, voici un idéal pour le XXIème siècle.

Continuer la démocratie

 
Il existe une contradiction fondamentale dans nos sociétés que chacun de nous a pu sentir un jour ou l’autre s’il a été confronté au « monde du travail » : l’inégalité entre le salarié producteur et le propriétaire des moyens de production. Telle qu‘elle est organisée dans la grande majorité des entreprises et sous différentes formes, elle fait du salarié un esclave rémunéré qui exécute les ordres et cède gracieusement le fruit de son travail au propriétaire en échange d‘un salaire qui ne correspond jamais à la valeur produite. Cet échange inéquitable est d’abord justifié par une autre inégalité qui n’est pas naturelle entre le salarié et l‘employeur: le capital, c’est-à-dire la somme d’argent que la société et la bonne fortune ont mis dans les mains de l‘un plutôt que de l‘autre. L’entreprise d’aujourd’hui peut tout tenter pour apparaître moderne, ses principes fondateurs, qui exigent de se plier aux ordres du supérieur sans contestation pour qu’il puisse accumuler la richesse, nous ramènent plusieurs siècles en arrière. Nous vivons en république dans la cité, du moins en principe, mais ce fameux « monde du travail » reste un îlot de résistance où le patron-monarque est souverain. Cette contradiction, aliénante pour l’homme, se fonde sur le régime du salariat et la marchandisation du travail apparus lors de la première révolution industrielle (XIXème siècle en France). Elle a pris des proportions considérables au fur et à mesure que les entreprises se sont développées jusqu’à devenir des « multinationales » dans les mains des actionnaires. Plus de deux siècles après les premières révolutions libérales, il faut aujourd’hui l‘admettre: ni le malaise et l’angoisse des salariés dans l‘entreprise capitaliste, ni leur épuisement physique et moral après une journée de travail ne formeront des citoyens libres et égaux.

L’idée socialiste, qui se développe parallèlement au salariat, cherche à mettre fin à cette aberration qui fait des hommes des citoyens dans la Cité et des esclaves dans l’ « atelier » en donnant la souveraineté économique au producteur comme on a donné la souveraineté politique au peuple. Il s’agit donc de démocratiser le « monde du travail » en rémunérant chacun selon ce qu‘il produit réellement et en lui rendant son droit de 11 marge de l’économie dominante, de la tyrannie du marché financier et du mécanisme immoral de la spéculation. Sans ce mouvement continuateur de la démocratie, la Révolution française ne peut être considérée comme achevée et la République reste effectivement une farce « bourgeoise » justifiant l’exploitation du plus grand nombre par une minorité de possédants.

Ni l’Etat, ni le marché: la liberté

Le socialisme ne cherche pas à sacrifier l’individu sur l’autel de la collectivité mais à réaliser les conditions de son émancipation intégrale. Si la république est le moyen, la liberté de l’homme reste la fin. Il faut prendre du recul avec le paternalisme étatique: l’Etat n’est pas la solution à tout. Partout où il avance, il apporte bureaucratie et dépendance, il fait reculer l’autonomie des individus et diminue les espaces de liberté. L’Etat peut et doit donner aux citoyens les moyens de l’émancipation, il ne doit jamais céder à l’illusion qu’il peut les libérer contre eux-mêmes.

A l’inverse, l’égoïsme grotesque, que les libéraux appellent vulgairement individualisme, la lutte insensée de tous contre tous, classe contre classe, à laquelle la société actuelle nous pousse, est-elle seulement défendable? Dans cette lutte qui fait appelle à nos plus bas instincts tout le monde est perdant. Les pauvres sont dépossédés de leur droit à la dignité matérielle, et les riches y perdent tout sens de la justice. Si la philosophie utilitariste du XIXème siècle a pu s’imposer avec une telle force durant les 50 dernières années, c’est grâce aux conditions exceptionnelles de crise morale dans lesquelles les démocraties ont sombré dans la deuxième moitié du XXème siècle. En vérité proclamer et instituer la lutte pour la survie entre les hommes, en s’appuyant sur la prétendue « nature humaine », est une posture qui est à l‘opposé de tout réalisme. Elle aboutit dans les faits à nier l’existence, pourtant bien réelle, de la société et de la nécessité du vivre-ensemble. La preuve en est que la société capitaliste ne peut pas se contenter de mettre les hommes les uns en face des autres pour qu’ils se combattent, elle est obligée de les déguiser pour que les uns apparaissent aux yeux des autres comme des ennemis. Elle masque l’humanité chez l‘ « Autre » pour en faire un « concurrent », un « employé », un « client » ou un « étranger » . Ce n’est que dans ces conditions, aveuglé, éduqué au mensonge, que l’homme accepte de se jeter dans l’arène et de piller, voler, tromper son propre frère. Exiger la solidarité humaine, comme le fait le socialisme n’est en rien niais, c’est au contraire encourager la société à s’accorder avec la réalité universelle de notre nature pour mettre fin à l‘exploitation de l‘homme par l‘homme.

Le socialisme est un « individualisme logique et complet » selon la formule bien connue de Jaurès. Il œuvre pour que l’homme se libère de toutes les oppressions, qu’elles soient morales ou économiques. Mais l’illusion libérale, c’est de faire croire que l’homme peut se libérer seul, sans les autres et surtout contre les autres. Le socialisme affirme que l’être humain, en tant qu’être social, ne se réalise pleinement que par la solidarité et les luttes communes avec ses semblables. Il est conscience de la société, il prend acte du fait que l’on vit tous les uns avec les autres, en interdépendance, et que je ne peux pas être libre si mon voisin lui-même ne l’est pas. Héritier de la philosophie des droits de l’homme, le socialisme proclame: chaque fois qu’un individu est privé de son droit naturel par la société, c’est toute l’humanité qui recule. Le projet socialiste, c’est de permettre à chaque individu de se gouverner lui-même et de lui rendre son autonomie complète. Cette inspiration libertaire doit œuvrer dans tous les domaines et de manière simultanée. Le principe de cette émancipation, c’est l’Association.

Association !

L’Association est d’abord, pour les penseurs du socialisme associationniste tels que Benoît Malon (1), une philosophie de l’Histoire et une vision de l‘homme. Que ce soit sous sa forme primitive ou moderne, les hommes ont toujours eu recourt à l’association pour relever les défis de leur environnement naturel et social. Comme l’exprime Philippe Chanial en détaillant la philosophie de Malon dans la Revue socialiste, l’ « évolution qui a conduit progressivement à l’homme doit être conçue comme un processus de perfectionnement des formes de l’association humaine, et donc à travers lui, des formes de sympathies que l’homme porte à ses semblables » et il rajoute que « son humanité, il (l’homme) la doit à ces liens que ces hommes ont noués pour s’entraider et coopérer dans cette lutte pour la vie qu’il aurait été bien incapable de soutenir seul ». Il en découle que l’homme n’est pas le simple l’esclave de son intérêt économique, et que la lutte des classes est une réalité du monde capitaliste que le socialisme a vocation à annuler, non à accentuer, pour l’échanger contre la solidarité. Et cela avant tout par devoir envers l‘homme. Le socialisme veut remplacer la compétition de tous contre tous, qui nuit à l’humanité toute entière, par l’association. Dans la vision socialiste, l’association permet à l’individu de se réaliser pleinement, de se dépasser sans cesse, et dans le même temps d’agir avec ses semblables et non à leur détriment. En cela, l’association est le moyen du bonheur individuel et collectif. Revient-elle à supprimer toute ambition du cœur des hommes et à en faire des êtres amorphes? Evidemment, non. Les individus, lorsqu’ils échappent à l’aliénation qui découle de la lutte pour la survie, se consacrent naturellement à une saine compétition en rivalisant de civisme, de vertu et d’intelligence, compétition que le socialisme veut encourager dans toute la société. Ainsi le progrès de l’humanité s’identifie au « progrès de la solidarité sociale », qui est à la fois le moyen et la fin de la transformation à mener. Le rôle du socialisme est de pousser les individus vers l’association sous sa forme politique, économique, culturelle.

L’association politique c’est l’avènement d’une République qui réalise la souveraineté du peuple et ne se contente pas de l‘ériger en principe. Si le socialisme réformiste a toujours défendu les institutions fondamentalement démocratiques comme le Parlement, elles ne sont que des instances de représentation et doivent tendre à s’effacer devant l’ « auto-gouvernement des citoyens associés » (2). Rien ne sert de promettre le grand soir à chaque élection et d’entraîner ainsi des lendemains d’inévitables déceptions. La transformation sociale que nous appelons ne se réalisera pas seulement par les urnes mais surtout par un mouvement citoyen, associatif et participatif permanent qui veillera sans relâche au respect des droits de l‘individu parfois avec, parfois contre l‘Etat. Notre lutte est quotidienne, notre révolution commence par la prise de conscience par chacun de son rôle à jouer. Tout le monde doit se sentir acteur de la grande transformation sociale dans son domaine, ce qui signifie chaque jour refuser de tromper ses semblables et réaliser l’Association. Il faut admettre sans complexe le caractère expérimental de notre mission et encourager, par la réduction du temps et l’amélioration des conditions de travail, les citoyens à se réapproprier collectivement leur logement, leur entreprise, et tous leurs lieux de vie. Car ce n’est pas par des grands discours mais par une multitude de coups tranchants et exemplaires, des initiatives concrètes et populaires, que l’on abattra le capitalisme.

De même que les individus dans la société, les Etats ont, dans l’idée socialiste, vocation à s’associer pour mettre fin à l’Etat de guerre permanent et construire une véritable communauté internationale. Dans cette perspective de construction d’une « paix perpétuelle », les socialistes doivent soutenir la progression du droit international, aboutissement du « droit des peuples », qui vienne se substituer au chaos actuel et à la loi du plus fort en vigueur entre les Etats. Le rêve d’une Association ou « Union » européenne est alors une première étape régionale, en même temps qu’un modèle dans le cas de son succès, vers la construction de cette Association internationale et l‘ONU, avec ses échecs et ses réussites, en est une expérience dont les leçons à tirer sont nombreuses.

L’association économique c’est la promotion d’un modèle démocratique de l’entreprise, qui donne à chacun la possibilité de se réaliser par le travail et qui respectera son environnement à la fois social et naturel. Ce modèle, nous l’avons déjà souligné, s’incarne dans le mouvement coopératif auquel il faut donner toute sa portée en lui restituant sa mémoire et la dimension authentiquement révolutionnaire qu‘elle implique. Il faut accepter le conflit idéologique et pousser les salariés, les cadres, les nouveaux entrepreneurs vers l’entreprise démocratique.

L’association culturelle c’est un projet de civilisation inspiré d’un humanisme auquel les luttes anticoloniales ont rendu la vue et qui veut réaliser l’Association à l’échelle humaine. Il reconnaît l’apport de toutes les cultures au patrimoine universel et revendique l’ « Alliance » plutôt que le « choc » des civilisations, théorie-fantasme derrière laquelle tous les réactionnaires de la planète trouvent leur compte. Effectivement nous vivons dans un monde où les identités de l’individu sont multiples, mais pourquoi les mettre en concurrence? A travers cette riche multiplicité des visages, le socialisme reconnaît une même inspiration vers l’infini, une même misère sociale, porteuse du même sceau de l‘humanité. C’est pourquoi partout où une identité est bafouée, privée de ses droits, nous la défendrons contre l’oubli du reste du monde. Et partout où une identité s’oublie dans le culte de soi nous la rappellerons fraternellement à l’humanité.

Voilà en quelques mots ce qui constitue l’ « esprit de l’association » chère aux socialistes associationnistes. Le XXème siècle a témoigné hier que la fraternité humaine, en résistance, se cherche une autre voie, loin des horreurs et des extrêmes, loin de la misère et de la dictature. Et d’une certaine manière il a donné raison aux utopistes qui voyaient dans l’association humaine, traduction politique du sentiment de fraternité, une victoire possible contre toutes les oppressions. Aujourd’hui que le monde se cherche un nouvel idéal qui ne soit pas duperie, l’esprit de l’association brille par sa pertinence et sa sincérité. Pertinence, parce que les tentatives de reconstruire le politique qui naissent partout de manière désordonnée sont souvent héritières de cet esprit, la plupart du temps sans s’en rendre compte. Issues de l’individualisme social, éloignées à la fois de la bureaucratie de l’Etat et de l’égoïsme du marché, elles utilisent l‘association sans conscience de son histoire ni de ses enjeux. Il ne tient qu’à nous de transformer ces initiatives isolées en mouvement global, de transmettre l’âme de l’association et l’ambition profondément révolutionnaire qui la porte. Sincérité parce que l’Association n’est pas un dogme mais un acte de confiance, une foi dans la possibilité pour l’homme de se perfectionner, à force d’éducation et d’expériences. A l’aube naissante du XXIème siècle, il ne tient qu’à chacun d’entre nous de lutter, au fil des jours, contre la frivolité sans lendemain de notre époque pour se rapprocher un peu plus du sentiment de l‘universelle fraternité.

Tammouz Al-Douri

(1) Benoît Malon est l’auteur de « La Morale sociale » (1886). Il fait partie, notamment avec Eugène Fournière, des auteurs de cet « autre socialisme » – d’après l’expression de la revue du MAUSS n°16 – moral et libéral, qui ont tant influencé le socialisme républicain de Jaurès et de Blum mais dont la mémoire a été perdue après la victoire doctrinale du socialisme dit « scientifique ». Ce socialisme dont l’auteur de cet article se revendique est héritier de la révolution de 1848 et des premiers socialistes (Leroux, Saint-Simon, Fourier…). Il fait de l’ « Association » la base de son réformisme, d’où son nom d’ « associationniste ».

(2) Eugène Fourier, « La Sociocratie » (1910).