« Pensées socialistes », par Eugène Michel
Pensées socialistes
« Dans nos sociétés très individualistes, la cohésion sociale ne va pas d’elle-même : elle doit être créée et entretenue à travers des mécanismes concrets de solidarité, qu’il revient en premier lieu au pouvoir politique de mettre en oeuvre. » Ainsi s’exprime Vincent Peillon dans une interview récente. On ne peut qu’être d’accord avec ce propos. Un mot cependant étonne : « sociétés très individualistes ». Ce « très » semble indiquer qu’il y a des sociétés individualistes, mais moins que la nôtre. Ou bien qu’il y a des sociétés non individualistes et d’autres « très » individualistes.
Le projet socialiste étant par essence une démarche démocratique et solidaire, l’appréhension de l’individualisme y est difficile. On peut dire qu’il en va de même – pour des raisons symétriques – avec la famille. La famille se donne priorité à elle-même, l’individu à lui-même. Pour ces deux entités – individu et famille – l’organisation collective et la solidarité sont certes des nécessités, mais secondaires.
Individu, famille, collectivité, il importe de comprendre comment se construisent ces trois mondes qui paraissent s’enchevêtrer comme des lianes dans une forêt vierge.
J’ai publié des textes (consultables sur le site éducatif « dcalin.fr ») qui proposent une analyse du cheminement humain. En fait, l’être humain se comporte comme toutes les autres formes vivantes : il étend progressivement son territoire, son rayon d’action, ce que j’ai appelé son « champ relationnel », c’est-à-dire l’espace physique dans lequel il parvient à ne pas se sentir seul et à augmenter les échanges. Ainsi tout se passe comme les ronds dans l’eau : cela commence avec la maman et le village, s’élargit à la famille et à la ville, puis à la collectivité et au pays, pour enfin atteindre l’individualité et le monde.
Comme la question est celle de l’augmentation des échanges, cet élargissement progressif n’est possible que par l’acquisition chronologique des quatre outils corporels précis que sont les sens, les gestes, la parole et plus récemment l’écrit, chacun dépendant des précédents. De sorte que l’émergence de l’individualité en chaque citoyen résulte de la généralisation mixte très récente de l’enseignement, c’est-à-dire de l’écriture-lecture, quatrième outil élaboré à partir des trois précédents. La signature écrite est le baptême de l’individualisation.
Ainsi, famille, collectivité, individualité, ces trois modes de vie, loin d’être mélangés ou hasardeux, sont le résultat d’une extension logique, en gigogne, comme des poupées russes.
On comprend donc que la collectivité n’est pas une négation de la famille, mais son extension ; et de même, l’individualisation n’est pas une négation de la collectivité mais son extension. C’est la famille qui porte la démocratie, et c’est la collectivité qui porte l’individu. En retour, la collectivité aura intérêt à ne pas scier la branche sur laquelle elle est assise : la famille ; et l’individu les deux branches : la famille et la collectivité. L’individu gagnera à prendre soin de ses ascendants et descendants, à s’inscrire dans des groupes sociaux divers et à voter en prenant part à la vie civique. On remarquera que beaucoup de jeunes souffrent de ne pas trouver d’appartenances intermédiaires entre la famille et le pays, et cela d’autant plus si la famille est fragilisée ou si la nationalité a des bases récentes.
Cependant, on peut se demander par quel principe étonnant ce cheminement des êtres vivants se produit-il ?
Le célèbre sociologue français Pierre Bourdieu a proposé, entre autres concepts remarquables, celui d’habitus. Chez les êtres humains, la reproduction des modes d’existence est fondamentale. Chacun baigne dans un habitus plus ou moins conscient qu’il transmet. Les confrontations entre habitus différents permettent les évolutions de modes de vie.
On peut toutefois considérer que ce mot d’habitus fait trop pencher la balance vers les habitudes, les conformismes, alors que nous voyons bien que toute l’histoire humaine est portée par la créativité. J’ai donc proposé un complément à l’habitus avec le concept d’inventus. L’inventus est le principe de base des êtres vivants puisqu’il s’agit dès le départ de résoudre la problématique toujours nouvelle d’obtention des apports nécessaires à la vie. A problématiques nouvelles, solutions nouvelles. L’innovation n’appartient pas qu’aux entreprises ou aux artistes, elle est le moteur de la vie, et donc de toute famille, de tout groupe, de tout individu.
Mais bien sûr, il ne s’agit jamais de faire table rase. La sélection naturelle et les organisations humaines cheminent dans un dialogue constant entre habitus et inventus, duquel résulte, pour les humains, l’extension famille-collectivité-individualité.
C’est toute la difficulté d’être socialiste aujourd’hui : les idées nouvelles viennent des individus (exactement comme les concepts d’habitus et d’inventus proposés ici), mais ces idées ne peuvent être transmises à la collectivité que très lentement, et la collectivité ne doit agir sur la famille également qu’avec de grandes précautions.
Une chose reste certaine : c’est la collectivité démocratique qui possède une responsabilité première dans la réduction des inégalités et l’organisation des solidarités, aussi bien à l’intérieur qu’au dehors du pays. Seule la collectivité peut se soucier en priorité de chacun de ses membres. Nous, socialistes, le revendiquons énergiquement.
Eugène Michel, Avril 2010

Chaque semaine, par courriel, vous m'adressez de nombreux textes. Morceaux choisis parmi ceux qui apportent le plus au débat.





















