« Propositions sur la réforme du statut des grandes écoles ». Par Charles Imbert et Gabriel Monteil
Propositions sur la réforme du statut des grandes écoles et réflexions sur les modalités d’accès aux dites écoles ainsi qu’à leur rapport à l’université.
Réintégration des grandes écoles au sein du système universitaire français contrôlé entièrement par l’État.
La réforme sur la suppression des grandes écoles constitue l’épine dorsale d’un remaniement du système éducatif. En dépit de son apparente secondarité – pourquoi se soucier d’une infime fraction de la population étudiante –, les grandes écoles touchent plus profondément à un imaginaire national, à une fierté, comme un totem sacré qu’on ne saurait toucher. Intimement liées à la conviction républicaine du mérite, elles représentent pour beaucoup de nos concitoyens l’univers exclusif de l’excellence. Pourtant, ce système des grandes écoles apparaît aujourd’hui comme largement sclérosé par une reproduction sociale, qui atteint des niveaux faramineux pour certaines d’entre elles (l’Ecole Normale Supérieure, les Hautes Etudes Commerciales, l’Ecole Nationale d’Administration, Polytechnique, les Mines…). Elitistes, conservatrices, archaïques… Les mots ne manquent pas pour qualifier ce monde clos et réfractaire à toute tentative de réforme. Marc Bloch – ce visionnaire – écrivait déjà dans L’Etrange défaite :
« Nous formons des chefs d’entreprise qui, bons techniciens, je veux le croire, sont sans connaissance réelle des problèmes humains ; des politiques qui ignorent le monde ; des administrateurs qui ont l’horreur du neuf. A aucun nous n’apprenons le sens critique, auquel seuls (car ici se rejoignent les deux conséquences à l’instant signalées) le spectacle et l’usage de la libre recherche pourraient dresser les cerveaux. Enfin, nous créons, volontairement, de petites sociétés fermées où se développe l’esprit de corps, qui ne favorise ni la largeur d’esprit ni l’esprit du citoyen.
Le remède ? Une fois de plus, il faut, dans ce premier schéma, renoncer au détail. Disons seulement, en deux mots, que nous demandons la reconstitution de vraies universités, divisées désormais non en rigides facultés qui se prennent pour des patries, mais en souples groupements de disciplines ; puis concurremment avec cette réforme, l’abolition des écoles spéciales. »
En outre, l’esprit de caste – et d’arrogance – savamment entretenu au sein de ces écoles ne débouche que sur la constitution de réseaux solidement enracinés, et dont bien des sociologues et journalistes ont alerté de la nocivité ; tout cela contribuant à des logiques d’exclusion encore plus nuisibles. Aussi, un concours passé à 20 ans vaut pour certificat de compétences à vie et détermine une prédestination sociale scellée à jamais. La mission des grandes écoles, qui plus est, a été amplement dévoyée. A l’heure où une grande majorité des Polytechniciens et des Mineurs trustent les plus hauts postes de la finance, il y a matière à s’interroger sur le rôle de ces écoles qui avaient pour objectif de former des ingénieurs et chercheurs de haut niveau… Outre le fait qu’elles sont socialement discriminantes, les grandes écoles le sont aussi humainement, puisqu’elles multiplient les entraves aux personnes en situation de handicap par exemple – en leur imposant des procédures administratives kafkaïennes génératrices d’exclusion. Cet aspect là n’a été que trop rarement souligné, mais doit faire l’objet d’une réflexion et d’une attention accrues.
Néanmoins, nous ne parlerons pas explicitement de « suppression » des grandes écoles, par crainte de susciter une levée de boucliers et une incompréhension généralisée. Voici les propositions qui pourraient constituer autant d’éléments pragmatiques et applicables dans le cadre d’un projet de réforme véritablement constructif et alternatif de l’enseignement supérieur :
1. Alain Renaut, professeur de philosophie à la Sorbonne, a souligné que l’enseignement supérieur français consacre 30% de son budget aux élèves préparant des grandes écoles… Qui ne représentent que 4% du corps étudiant ! L’écart budgétaire entre universités et grandes écoles constitue la première sonnette d’alarme qu’il convient de tirer. Une meilleure répartition du budget de l’enseignement supérieur au profit de l’Université conduirait à rendre celle-ci plus attractive. Qui peut se satisfaire du fait que l’on consacre deux fois plus d’argent à un élève de classe préparatoire qu’à un étudiant de l’université ?
2. Dans ce cas, pourquoi ne pas chercher à affilier les classes préparatoires aux universités, à les rattacher « à leur source d’excellence professorale »[1] ? Ce rapprochement permettrait de mettre fin à ce système préparationnaire oligarchique et digne de l’Ancien Régime en rendant visible un enseignement d’excellence au plus grand nombre. En attendant de parvenir à une suppression des grandes écoles, il conviendrait dans un premier temps d’élargir leur recrutement, en postulant que le concours ne peut constituer la seule voie d’accès – car profondément discriminante et inégalitaire en réalité – à ces écoles. Les admissions parallèles doivent être multipliées afin de faire éclater des cloisons qui concourent à conforter ces mécanismes de reproduction sociale que Pierre Bourdieu a si bien mis en exergue. C’est à ce prix que l’on peut mettre fin à l’apartheid scolaire ultra-sélectif qui ruine toute tentative d’enrayer ce malthusianisme aberrant. C’est aussi à une véritable prise de conscience de la multiplicité des intelligences qu’il faut parvenir, alors que les concours ne sanctionnent que des pré-requis sociaux et culturels bien peu soucieux de la personnalité des individus, de leurs compétences autres que celles que l’on peut apprendre dans les livres.
3. D’autres modalités que le concours doivent également être envisagées dans le but d’enrayer ce fléau qu’est la prolifération de prépas privées, permettant aux personnes les plus aisées – en dépit de tout mérite – d’accéder à ces écoles de renommée nationale, voire internationale. En outre, le fait que bon nombre des sujets tombant aux épreuves de concours aient été abordés au sein de ces prépas semble relever du paranormal. Nous réclamons donc, en voie de conséquence, la suppression de ces prépas privées, retranscriptions symboliques d’un système inique où seuls les plus riches ont de droit et de fait, accès aux positions les plus élevées.
4. Accélérer la fusion entre universités et grandes écoles apparaît comme un impératif qui découle de la première proposition. Ce qui est en train de se réaliser actuellement sur le campus de la Cité Descartes à Marne-la-Vallée est à cet égard exemplaire, avec le regroupement entre l’ESIEE, l’Université Paris-Est et l’Ecole Nationale des Ponts et Chaussées, mais aussi le PRES Lyon ou encore le PRES Bordeaux. Disloquer progressivement les écoles dans les universités pourrait constituer une alternative « douce » à la nécessaire réforme de l’enseignement supérieur, et constituerait un atout considérable pour le développement de la recherche.
Charles Imbert et Gabriel Monteil
[1] ResPublica nova, n°15, mars 2008.

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