Quand la stèle de la promesse est en ruine
Logique des promesses non tenues
Chaque élection présidentielle remet en jeu la tension au cœur de la démocratie entre l’idéal de l’intérêt commun et le dégagement d’une majorité coupant l’ensemble des citoyens en deux parts dont les intérêts diffèrent. Comment alors la promesse électorale va se situer par rapport à cette tension ? Celui qui promet avant l’élection, à qui s’adresse-t-il ? À tous, comme président de tous les Français, serviteur de la République ? Ou à une part, comme représentant de ses intérêts ?
Si l’intérêt visé n’est pas « commun », comment promettre à tous, affirmer de surcroît pouvoir « tenir une promesse » ? Le discours ne pourra le faire qu’en masquant et recouvrant cette logique d’intérêts particuliers, tentant de persuader l’auditeur de lui faire confiance. Dès lors, la promesse électorale s’engage dans un jeu très ancien, celui de la rhétorique[i] et de l’eikos grec, le vraisemblable, ou encore « le semblant », ce qui paraît être. Les effets dans le réel de la duplicité, c’est-à-dire la promesse non tenue, l’écart entre ce qui était annoncé et ce qui est réalisé, se répercuteront plus tard dans la défiance au politique, condensée dans la nomination-écran, « crise de la représentation ». « Écran », car cette « crise » présentée comme conjoncturelle relève bel et bien d’un processus ayant engagé tout au long des responsabilités la produisant.
Cette duplicité organisant le discours des vraisemblances repose sur deux opérateurs interagissant : un travail sémantique mobilisant par le double sens des électorats différents, un jeu temporel faisant passer du non-encore pour du déjà, visant un gain de vitesse sur l’autre / les autres.
Pour le premier, dans tous les cas, il s’agit de parler au nom de tous, de telle sorte que chacun puisse se reconnaître. Le meilleur exemple étant le « Je vous ai compris » du Général de Gaulle, chacun croyant l’être. L’univocité choisie sert ici une double entente décuplant l’efficace du discours et par là même l’éventail élargi des votes de confiance. Mais cette double entente peut être obtenue également par une polysémie qui chevauche sur plusieurs tableaux, faisant naître une sorte de compromis, une transaction par télescopage de deux « mondes » politiques : exemple « solidarité nationale ». Jeu sur les affects éveillés par les mots en les faisant diffuser, glisser l’un dans l’autre, chaque auditeur s’instanciant sur la représentation qui « lui parle ». Gain d’électeurs par l’artifice d’un œcuménisme politique rassemblant des idéologies différentes, double possible et d’une focalisation et d’une contamination de sens.
Un candidat peut tenter d’attirer aussi un spectre large en manipulant des expressions semblant parler à tous, alors que le non-dit parfaitement reconnu par certains concerne une pensée qui clive le tous pour en exclure une part : cf. « la préférence nationale ». Feinte d’une adresse à tous ne concernant qu’un tout abstrait, la Nation, obtenu là et clôturé en niant précisément l’existence de tous. Le « prometteur » taxe d’autant plus violemment l’adversaire de « mensonges » que lui-même propose un marché de dupes, ie. un contrat qui abuse l’autre en tâchant de ne pas éveiller les soupçons.
Dans les différentes figures, le jeu du semblant sert à ne pas courir le risque d’être pointé par la partie adverse comme « mauvais républicain », ouvrant la voie à des accusations néfastes en période électorale. Le discours de promesse retrouve l’origine sémantique du mot « ruse » : « détour par lequel un animal cherche à échapper à ses poursuivants ». Le but étant de s’adjoindre en plus la frange mobile de ralliement nécessaire soit à une majorité, soit à une prise en considération dans le jeu d’alliances. D’où la stratégie d’un double discours dont l’un semble répondre à l’attente de tous, alors que l’autre répond implicitement à l’attente d’une part.
Pour le deuxième opérateur, l’opération de glissement joue cette fois sur la temporalité en tentant de faire croire que ce qui est promis est quasi là. En effet, promettant ce qui est du domaine d’un futur à réaliser, donc incertain, la manœuvre discursive consiste à faire passer ce qui ne peut être encore que du vraisemblable pour du déjà-vrai. Non pas alors « Ce que je dis, je le ferai », mais « Ce que je dis, je le fais », non pas promesse sur ce qui est à réaliser mais assurance maintenant sur la personne elle-même, sa capacité « véritable » de le faire. Sous-entendu, le futur n’est pas connu / connaissable, mais mon présent substantiel, je le connais déjà, il est le moyen de la fin.
Ce tour de passe-passe préfigure des dysfonctionnements à venir : non plus l’accent mis sur les moyens d’un projet pensé ensemble, ce qu’on appelle « concertation », mais la mise en avant, sur scène, de l’unique acteur, ce qu’on appelle « dirigisme ». Devant être entendu qu’il sait avant car il peut déjà, sa personne donnée comme fond de garantie de la vérité. Autrement dit, il l’incarne. L’adresse à tous n’implique pas la contribution de chacun pour la réalisation de l’idée, mais seulement l’utilisation des auditeurs transformés en témoins narcissisants de cette « puissance ». D’un côté sollicités pour témoigner et admirer, de l’autre écartés pour décider. Le discours du semblant rejoint les très anciennes prétentions dont parle Jean-Pierre Vernant dans Les Origines de la pensée grecque : paradoxe d’une parole qui « livre au public un savoir qu’elle proclame en même temps inaccessible à la plupart ». Non pas dans ce cas un savoir sur l’Être de la vérité, mais sur celui qui le détient avant. Avec pour conséquences dans la gestion future, une action impatiente, l’urgence comme valeur, en lieu et place de la maturation concertée, le manque de compréhension des règles des grands stratèges à savoir prendre le temps pour aller vite, anticiper pour épargner et s’économiser, pratiquer « l’information préalable » : un minimax de l’intelligence imaginative.
Dans la promesse, cette détention prétendue censée faire prendre l’avantage sur l’adversaire, le squeezer, a pour effet de rapprocher dans le fantasme les demandes des électeurs et leur satisfaction, de diminuer le temps d’attente pour sa réalisation. Au discours de l’essai, incluant durée et difficultés – celui par exemple de Barack Obama – est substitué un déjà magique qui soulage, fait plaisir. Si provoquer par le discours l’état émotif qui fait presque sentir le déjà-là de la satisfaction n’apporte pas maintenant ce qui est espéré – un « changement du monde » -, l’espoir investi modifie malgré tout la disposition à lui, amorce un changement en créditant l’homme d’une confiance. Ce faisant lui donnant le bénéfice d’une voix sur la seule croyance en un « Ce que je dis, je le fais », parole de la doxa, de l’opinion, en l’occurrence de l’homme sur lui-même. Prétention exorbitante, au sens propre – qui sort des bornes, dépasse la juste mesure – au moment même de l’affirmation d’une « rationalité » supérieure à l’autre / les autres.
Entre « Ce que je dis, je le ferai » et « Ce que je dis, je le fais », le premier accepte d’être seulement locataire de l’espace/temps, préserve par ce futur l’entre-deux incertain et avec lui le possible des métamorphoses ; le second, en revanche, se fait propriétaire de l’espace/temps, occupe la faille de l’homme, substituant au mouvement d’entre-deux incapturable le plein d’une certitude. Que la réalisation de la satisfaction ne s’opère pas – la promesse non tenue, l’absence du bénéfice attendu -, et plus grands seront ensuite les ressentiments, mais la période pré-électorale ne vise, elle, pour le moment, que le gain sur l’autre, la duplicité étant l’alliée qui fait espérer. Car quels que soient les lieux politiques, l’espérance est en jeu, la promesse remplissant son rôle le plus général : rassurer sur la crainte de l’avenir, calmer l’inquiétude à l’égard d’un futur incertain. La promesse liée presque intrinsèquement à ce qui génère l’intranquillité et l’angoisse : une ouverture humaine, la fragilité du souffle, une vie et la conscience par les membres de l’espèce humaine de sa finitude. C’est sur les effets de cette vulnérabilité qu’insiste Nietzsche : « Toute l’histoire de la culture représente une diminution de la crainte devant le hasard, l’incertitude, la soudaineté [...]. Élever un animal qui puisse faire des promesses n’est-ce pas là la tâche paradoxale que la nature s’est proposée vis-à-vis de l’homme ? »
Pouvoir faire des promesses suppose la complexité d’un jeu de mémoire à partir d’une profération – du latin pro-ferre, porter en avant – qui est engagement profilant dans l’incertain un repère auquel on peut se référer et se lier. D’où l’importance du verbe dans l’expression « tenir une promesse ». Celle-ci joue de fait la même fonction que les stèles mégalithiques[ii], ces menhirs, pierres dressées posant par leur fixité une limite dans l’espace/temps, faisant échapper par ce trait fini au vertige de l’infini. « Quelque chose plutôt que rien ». Un monument qui s’élève pour tenir contre le chaos de l’indifférenciation, de la confusion, permettant le passage d’un temps à un autre, d’un lieu à un autre : opérateur spatio-temporel de liaison. Grâce à la promesse-stèle, le candidat rassure contre l’angoisse du vide, investi cette fois par une forme, un « là » de langage auquel on peut s’ancrer donnant comme une confiance dans l’avenir. À partir de cette référence s’inaugure un lien, social et temporel, ouvrant au possible d’une cohésion.
Quand la promesse n’est pas tenue, quand la stèle est en ruine, c’est tout l’édifice monté par cette fiance au politique qui s’écroule. Le sentiment de vide revient et avec lui l’angoisse. La déception de l’espoir engendre frustration, ressentiment, colère ; la cohésion sociale se disloque. Le désir ne se tend plus, s’amoindrit jusqu’à la panne, démotivation qui va tant jouer dans le social et l’économie. Peur, frilosité, non prise de risques, commandes qui se raréfient, licenciements qui augmentent, blocage des salaires voire demande de leur diminution au nom des intérêts de l’entreprise, baisse du pouvoir d’achat et le cercle vicieux commence. Méfiance. La parole n’a plus de sens, décrédibilisée. Fin du crédit accordé au politique. « La crise de la représentation » est la partie émergente de l’iceberg, le nom donné à ce qui n’a pas été décidé pour tenir la promesse à tous mais qui a été choisi politiquement pour répondre à la promesse implicite faite à une part.
Ce qui n’a pas été engagé ? La régulation, mixant égalité en droits et liberté conditionnée à celle de l’autre, c’est-à-dire l’ensemble des actes soucieux de la coexistence, ces décisions politiques symbolisant qu’on va vers quelqu’un. Le mot « gage » vient du germain wadi venant du latin vas, de vadere, s’avancer vers quelqu’un. La promesse, non tenue, s’était apparemment avancée vers des hommes, ensuite oublieuse d’eux.
Celui qui s’était engagé, « Ce que je dis, je le fais », a non seulement trahi sa promesse vis-à-vis de tous, mais d’un côté ne peut même pas tenir sa promesse implicite à une part car la perte de confiance atteint l’ensemble de la société et donc dans le pays une partie des investissements économiques, de l’autre déchaîne les comportements les plus prédateurs qui, profitant des espaces financiers hors la loi, se retournent négativement contre ceux-là même qui ont poussé à la dérégulation, et ce en accentuant un violent mécontentement social ne faisant plus crédit au prometteur et appelant à ne pas renouveler son mandat. Cercle vicieux à nouveau, où l’élu, pour se maintenir encore, doit satisfaire malgré tout la logique d’intérêts particuliers, en dépit des effets sociaux de la décrédibilisation, d’où surenchère, accentuation encore plus des inégalités, augmentation de la précarité, multiplication des « débrouilles » elles aussi hors la loi, défection du lien social, perte de civilité : retour en pire à l’incertain, à l’imprévisible, renforçant les peurs.
Ces peurs catalysées ouvrent d’autant la voie à un populisme, à des levées d’inhibition dangereuses pour le pays : discours et actes xénophobes, racistes, antisémites, avec eux l’attisement à tous les niveaux de l’envie et de ce que Nietzsche appelait la « Rache », l’esprit de vengeance. Au ressentiment à l’égard de la promesse non tenue, aux griefs légitimes nés de la déception, s’ajoutent les discours ressentimentaux et leur profit mortifère exploitant le premier pour frayer à la haine. Des sauveurs en appellent au « peuple », catégorie ventriloque instrumentalisée, « dépeuplée » précisément de tous ceux que la vindicte accuse, poussant plus ou moins implicitement selon les contextes à leur nuire. Auto-effondrement, par l’intérieur, de la société, régression de civilisation. Le tollé contre le populisme s’épargne de considérer sa montée comme une concrétion même de la démocratie quand elle se trouve réduite à sa procédure majoritaire, vidée de l’idée impliquée par Solon, « un tort fait à l’un nous concerne tous ». Un populisme, symptôme de la démocratie quand l’inégalité en droits vécue par une part incline à rendre son oreille réceptive aux discours démagogiques ne visant pas à se donner les moyens de l’égalité en droits mais tisonnant pour son propre compte les cendres de l’espoir déçu. D’où ce comble d’une majorité quand elle accuse la progression d’un populisme, activé d’autant par ce qui n’a pas été fait, et quand de surcroît, rivalisant avec lui de discours sécuritaires, elle catalyse ce qu’elle dit combattre.
Quand la stèle de la promesse se dressait, les forces de vie pouvaient s’orienter, trouvant en elle la limite/passage, un seuil d’engendrement, constructeur. Non pas la limite-blocage se faisant gardien du seuil clivant le pur et l’impur, mais la limite symbolique qui donne un repère, arrête pour permettre la pause féconde, apprentissage de la patience, pour une conscience de l’altérité. Le regard porté vers l’infini rencontre le fini de la pierre dressée, garde en mémoire le rapport et à l’infini et au fini la promesse devenant voie du milieu, fini de l’infini, lieu atopique d’un passage. En ce sens, promettre noue une sorte de relation à l’activité poétique, rapprochant, dit Philippe Jaccottet, la limite et l’illimité, le clair et l’obscur, le souffle et la forme[iii]. Parole qui amorce une forme non encore là mais qui lui insuffle une force, indique une direction. Quand la stèle de la promesse est en ruine, non seulement tout se désoriente, se délite, se délie, mais le souffle qui élançait retombe, faisant perdre la poésie du politique, cet art d’imaginer pour faire. A été non pensé qu’une société se renouvelle et s’invente dans l’interdépendance de ses acteurs, tous contribuant à leur manière à la vitalité d’un pays, c’est-à-dire sa croissance, l’élan pour elle. Pas seulement le registre d’un développement économique pour certains, mais un développement économique parce que le développement de chacun et de tous est impliqué, pris en considération. Ce qu’on appelle une politique de coexistence, dans une démocratie solidaire. Parler de « changement » ne suffit pas si les questions « Pour qui ? », « Pour quoi ? » n’accompagnent pas le discours, si des valeurs soucieuses de la coexistence n’orientent pas les choix politiques. Promettre « le changement » en soi est inconsistant, son référent reste flottant. S’instaurer le chantre du changement fait l’impasse de la question : au profit de qui ? De même parler abstraitement de « réformes » sans dire au bénéfice de qui, permet de cacher derrière un discours pseudo-moderniste l’injustice sociale, les inégalités accentuées, les privilèges continués.
La promesse non tenue, le jeu avec des termes non définis dont le flou rend possible une plus-value incantatoire, révèle que la duperie sémantique servait d’appât pour gagner une élection au bénéfice de ceux qui voient leur intérêt particulier dans le démantèlement du service public, visant la privatisation généralisée à tous les secteurs, au nom des méfaits d’une « concurrence déloyale », ceux dont les intérêts particuliers les ont habitués à l’absence d’empathie pour les hommes en souffrance, ceux dont l’engagement au service de l’État sert davantage une logique de perpétuité qu’une logique d’invention capable d’organiser efficacement les organismes étatiques au profit de tous.
L’efficacité n’est pas une valeur appropriable par un courant politique, par des experts donnant la priorité au calculable, mais la valeur d’une intelligence dont les connaissances, la capacité de les transversaliser, l’ampleur de vision les reliant, le sens de la coordination féconde ouvrant au passage des informations, la sensibilité à l’égard des relations humaines, la compréhension de la valeur productive du respect des autres et de l’estime de soi font jouer l’ensemble avec un minimum de dépense (énergétique, économique) pour un maximum d’effet. Le minimax naît d’associer l’expérience, c.à.d. un changement de forme né de l’apprentissage, permettant d’accélérer des pratiques, de les simplifier, de les intégrer, et une puissance d’improvisation issue d’une acuïté sensorielle, d’un sens du moment opportun (métis des grecs). Capacité d’assimiler vite, de gagner du temps de vie pour être disponible à l’événement : pouvoir, avec la plus grande mémoire, inventer dans l’instant, ce que connaissent très bien les arts martiaux. Cette intelligence est capable de voir le bénéfice, et non le coût, d’investir dans la recherche, les métiers du futur, une prospective imaginative, et d’accueillir les projets novateurs, les « renifleurs » créatifs. L’efficacité organisationnelle ne passe pas par les coupes de personnel non pensées, pratiquées dans le coup de force et la fuite en avant dans le seul souci d’exhiber médiatiquement, à des fins électoralistes, la vitrine de cette « économie », mais par la compréhension vivace des différents facteurs pensés solidairement en interdépendance, chaque vecteur démultipliant sa productivité par le plaisir et l’élan de contribuer à un ensemble où il a sa part de responsabilité.
Faire des coupes de personnel dans l’éducation nationale, l’hôpital public, le pôle-emploi, sans penser les problèmes en interdépendance ne vise que la seule diminution des coûts satisfaisant un court terme, dès lors dans une perspective aveugle à l’énormité du coût réel de cette pseudo-économie. Absence de pensée globale qui s’accompagne généralement des incantations contre « la délinquance », « le trou de la sécurité sociale », « l’inertie des chômeurs ». Pour les trois, le coût social et ses effets économiques dépassent largement le montant de l’ »économie » obtenue par les coupes.
Promettre « la réussite » à l’école, viser « l’excellence », et en même temps dévaloriser les enseignants de maternelle, supprimer des milliers de postes pour le soutien scolaire, diminuer ceux des psychologues, conseillers d’orientation, médecins suffit pour comprendre que la promesse faite à tous était une duperie-appât propre à prendre des « voix », sommées ensuite de se taire. Les postes supprimés ne sont pas seulement des valeurs comptables – ritournelle des critiques portées aux enseignants sur leur dite obsession du nombre de postes -, mais autant d’écoute en moins, de temps pris en moins pour faire apprendre et comprendre, de relais de veille en moins pour la prévention des problèmes. Mais surtout et en plus, de l’impatience par la fatigue nerveuse tant du côté des enseignants que des enseignés, de l’impréparation précoce pour une socialisation et un apprentissage, de l’abandon des « cas difficiles », « cause perdue » dès le C.P. par indifférence aux inégalités de chances, absence de moyens palliant celles-ci.
Sept ans, et ne pas savoir lire, ne pas comprendre les textes, s’ennuyer, décharger l’énergie flottante, paralyser la classe par ces décharges irruptives, sortir de l’école sans diplôme, blessé, dénarcissisé, dans la haine ou l’inhibition, les « démerdes », peut-être la délinquance, peut-être la prison. Supprimer dans l’éducation nationale des postes ? La stèle en ruine signifie gâchis humain, coût social maximum, coût économique maximum. L’efficacité ? Nulle. Invoquer « la paix sociale » et fomenter la guerre par incompréhension du processus qui mène à la cohésion fait éclater au grand jour que la stèle de la promesse n’était qu’un monument dressé pour gagner sur l’autre, non pour faire gagner chacun et tous, permettre un projet de vie.
Constater la diminution des postes dans l’hôpital public, c’est parler de l’augmentation, par manque de personnel, des maladies nosocomiales, de leur coût pour la sécurité sociale, de l’enfer des urgences, de la fuite des internes en secteur privé, d’une médecine à deux vitesses, des fermetures d’hôpitaux de proximité au nom d’une « rationalisation » qui est tout sauf rationnelle, n’ayant pas pris le temps de penser et d’anticiper des réorganisations efficaces. Coupe sombre plutôt que pensée claire.
Quant à la suppression des postes au pôle-emploi, alors que le personnel surchargé, sans moyens, ne peut déjà même pas assurer le lien entre demandes et offres, proposer aux demandeurs des emplois pourtant réclamés par nombre de professions, et faute de cela attribuer des formations-alibi n’aboutissant à rien sauf à faire sortir les chômeurs des statistiques, confine dès lors à l’autodestruction des vecteurs d’une « croissance », elle aussi invoquée et fétichisée mais bel et bien étouffée dans l’œuf. Incluse aussi dans la croissance, l’efficacité de donner aux détenus les moyens de re-naître : cours, formation, stages de gestion comme « auto-entrepreneur », bien plus efficaces pour eux et pour tous que de les « libérer » sans moyen de faire de cette liberté un départ de vie, sans avenir autre que de recommencer ce qui les a privés de la liberté.
Le semblant a les résultats de sa logique : l’absence de concertation, le dirigisme ne permettent pas de mobiliser les forces vives qui renouvellent, font croître. Bien au contraire, le sentiment d’injustice, celle d’une non-redistribution des fruits du travail, celle de l’inégalité en droits, incline à l’inhibition des élans, au retrait des énergies qui ne cherchent plus qu’à s’économiser, à protéger ce qui reste, les champs « pour soi », de la famille, quelques lieux de partage.
Si la crainte dont parle Nietzsche peut venir de l’ouverture humaine, de celle-ci peut naître aussi le désir d’aller vers de nouveaux possibles, pour peu que des conditions « préparent leur hasard favorable ». Tenir sa promesse en est partie prenante, affirmant les décisions politiques, économiques, qui ne rétracteront plus mais élanceront, motiveront par l’égalité des chances données au mouvement de vie. Réveil alors de la puissance féconde interagissant pour tous, où les notions de « richesse », « croissance », « profit » ne sont pas réduites au seul sens financier.
L’efficacité n’est pas de manipuler l’espoir pour le bénéfice de quelques-uns, n’est pas de demander aux salariés de « faire des efforts », de bloquer leur salaire au nom d’une pérennité d’entreprise où ensuite ils ne seront plus parce que licenciés – marché de dupes de promettre quelque chose pour éviter le rien… et de leur côté ils n’auront rien tandis que les profits pour certains grimperont. Asymétrie d’une « crise » où d’un côté nombre d’entreprises du CAC 40 affichent des profits à la hausse rapportant à court-terme aux actionnaires, en délocalisant et investissant dans les marchés émergents avec des employés sous-payés, de l’autre rognent toujours plus en France sur les salaires, provoquent une baisse du pouvoir d’achat freinant l’élan psychologique et économique du pays.
L’efficacité n’est pas dans la proposition d’économies dérisoires et iniques comme la fiscalisation des ressources aux accidentés du travail, présentée comme symbole de l’équité ; n’est pas le démantèlement du service public, toutes ces coupes dans les lieux où précisément la vie s’élance, repart, retrouve le moyen de se continuer – l’école, l’hôpital, le pôle-emploi -, mais de comprendre qu’une « croissance » ne peut venir en mortifiant socialement les pousses de son processus – effets de frustration, déception, ressentiment devant la stèle en ruine -, témoignant que le dit d’une puissance de faire, d’un courage avec la réalité, n’était que la prise de pouvoir par et pour certains, exigeant des autres ce courage, leur laissant la fatigue, l’usure, les « pénibilités » et leur reconnaissance marchandée.
La démocratie, dit Claude Lefort[iv] dans L’invention démocratique, fut une lutte pour la conquête de droits, contre tous ceux qui voulurent arrêter sa dynamique au XIXe siècle. En butte à des coups de force possible, ces droits exigent toujours autant de vigilance, mais leur force à eux réside dans l’irréversibilité de « la conscience des droits » (p. 69). « N’est-ce pas au nom de leurs droits que des ouvriers ou des employés contestent à une direction d’entreprise celui de les priver d’emploi » [...], « ne voit-on pas que sous la poussée de ces droits, la trame de la société politique ou tend à se modifier, ou apparaît de plus en plus comme modifiable » (p. 71). Pouvoir social de revendications qui ne s’affirment pas seulement comme résistance à des contraintes, mais « témoignent d’un sens diffus de la justice et de la réciprocité ». Sortir du circuit de l’emploi apparaît alors « beaucoup plus qu’un dommage, beaucoup plus qu’un signe de la puissance arbitraire du patronat : comme un déni du droit, d’un droit social » (p. 73).
En régime démocratique, un candidat présidentiel s’affirme toujours en héraut du droit en qui l’électeur peut avoir confiance. « Confiance présumée » certes, jusqu’à preuve du contraire, souligne la rhétorique, mais ce crédit néanmoins étant cela même qui donne une voix. Dans la promesse d’un candidat, le problème n’est pas qu’elle soit de l’ordre du vraisemblable, qu’elle fasse rêver, que le regard porté à la stèle dressée, loin de se perdre dans l’infini, rencontre ce rêve, et que d’elle une mise en forme s’amorce dans l’imaginaire. Les artistes en possibles, les tentateurs, expérimentateurs qui ont métamorphosé le monde ont d’abord rêvé.
De Martin Luther King disant « J’ai un rêve », à l’élection de Barack Obama, improbable une décennie plus tôt, se déploient cette puissance du rêve, sa force de frayage, ses méandres imaginatifs qui peu à peu changent les perceptions. Mais reste la question de savoir si le rêve se donne les partenaires pour sa réalisation, tout en posant d’emblée que nul ne détient le tout d’un futur à venir. « Je ne vois le tout de rien, dit Montaigne. Ne font pas ceux qui promettent de nous le faire voir. »[v] En déclarant que le vraisemblable est du déjà-vrai, ce n’est pas la mise en forme du rêve qui s’amorce, mais la duperie. Parler le discours de l’essai est autre, affirmer la résistance du réel est d’expérience, se donner dès le début les moyens d’un contre-pouvoir aux prises de pouvoir rend plus crédible le discours de promesse de « l’intérêt commun » : concertation et ses organes effectifs, séparation des pouvoirs, proposition d’une régulation par l’égalité en droits, la liberté conditionnée à celle de l’autre, égalité des chances dans une école ouvrant à l’intelligence solidaire, cette compagne de route qui veille, sentinelle sur le chemin. Démocratie solidaire ou l’ajustement de deux termes dans un rapport toujours vulnérable, celui d’une régulation par l’État dans les domaines où l’intérêt commun est en jeu, mais un État qui n’envahit pas les sphères où il n’a pas sa place, et ce pour préserver autant de la mainmise d’intérêts particuliers que celle d’un État sur les particuliers, citoyens d’un État de droit.
Dans Le Gai Savoir, au paragraphe 344, Nietzsche propose face à la science d’avoir en même temps confiance et méfiance. Devant la stèle de la promesse, il est pensable aussi de lier les deux ensemble : confiance dans le pouvoir du rêve, dans la puissance d’un faire alliée à ses veilleurs et éveilleurs / méfiance dans les prédations toujours possibles, dans ces désirs de possession, d’accaparement qui font naître l’espoir par un discours du semblant, détournant ensuite, pour leur seul profit, des forces de vie qui s’en épuisent. Confiance ou une forme encore de la beauté de l’enfance, de ses élans vers le rêve / méfiance ou dire simplement « expérience », vigilance imaginative elle aussi pour que la stèle de la promesse ne tombe pas en ruine.
Le hasard, la soudaineté, l’incertitude peuvent mobiliser autant les peurs que l’invention, autant les défenses que l’accueil à ce qui vient. « Tout mouvement nous découvre »[vi], dit Montaigne, laissant résonner la polysémie du verbe : à la fois nous ouvre des pans inconnus à nous-même, des occasions de tournants / laisse voir ce qui était caché ou ignoré / nous met à nu, vulnérable / nous expose, pousse à nous inventer. Aucun fantasme de maîtrise, aucun rêve de possession de soi et de l’autre, juste la part faite au propice, au mouvement opportun, à l’inédit et aux surprises, à cette double face de la « branloire pérenne », créativité d’une anature humaine curieuse et inachevée / l’incertain, l’inconstant toujours du « cheval échappé », de ses projets menés. D’où une politique de l’expérience ajointant confiance et méfiance : viser l’intérêt commun, là où il signifie l’égalité en droits des existences, tout en sachant que les désirs pluriels, contradictoires, les conflits, les intérêts particuliers font partie de la vie démocratique, de la vie tout court et que leur déni mène à la terreur, fantasme d’une société une, ovoïde, conclusive.
Et parce que ces intérêts particuliers existent, insistent, la régulation est une tâche infinie, celle d’une fonction de retard sur l’impatience prédatrice provoquant l’injustice. Régulation qui inhibe un mouvement de liberté illimitée, faisant de ce retard une réserve, une potentialisation, le temps d’une imagination capable de penser la part des uns, la part des autres. La stèle, où le regard qui rencontre fait une pause, devient métaphore de ce retard fécond, seuil d’initiation où l’inhibition momentanée se fait réserve d’énergie, ouvrant par elle à un changement de niveau, de vitesse, de rythme. Dans cette perspective régulative, la démocratie implique un retour sur elle, processus, dit Patrice Loraux[vii] « qui consiste à être dans le perpétuel rétablissement de lui-même. La démocratie est toujours en train de rétablir son rétablissement ». À l’opposé d’un ‘Ordre nouveau’ « qui s’alimente à l’impossibilité active qu’il y ait retour », donc sans mémoire. La démocratie, en principe, revient sur ses cicatrices, du moins est-elle censée le faire. La colère des licenciés de Continental naît du sentiment, précisément, qu’il n’y a pas eu retour sur l’injustice mais indifférence, tant du côté des acteurs économiques jouant une pure logique financière que des politiques, qui eux, n’ont pas régulé/retardé l’impatience prédatrice.
Les stèles mégalithiques se sont toujours dressées comme voie de passage, trait d’union entre la terre et le ciel. Les hommes, au milieu, imaginent des possibles les uns inclinant plutôt à la capture pour leur propre compte, dans le risque d’accentuer l’inhumain dans l’humain, les autres tournés plutôt vers la tentative d’une solidarité, accueillant la part d’indéterminé dans ce mouvement d’essai. Les premiers, le plus souvent, commencent cette capture dès le style de leur promesse, en prétendant au déjà-vrai, les seconds peuvent avoir en mémoire que cette indétermination même est la chance d’une potentialité dont ils sont responsables, celle dans un devenir d’inventer, ou non, les moyens de cette solidarité.
Elisabeth Godfrid
Elisabeth Godfrid, philosophe au CNRS, travaille sur l’inventivité dans l’art et le politique. Elle a publié l’essai Humour du lâcher-prise aux éditions d’écarts, « Des inventeurs pour une coexistence », « D’Un prophète aux carrefours de la métis. Le profit solidaire » dans la revue Espacestemps.net, « Carl Einstein ou la naissance des mondes. Lâcher-prise et subversion poétique » dans Artmag.com
[i]. Née en Sicile vers 465, la rhétorique, d’abord judiciaire, « consiste à amener quelqu’un à croire quelque chose » par des moyens argumentatifs et oratoires, n’hésitant pas pour persuader à jouer sur l’affectivité. Classiquement ses moyens sont « d’une part l’ethos, le caractère que doit prendre l’orateur pour capter l’attention et gagner la confiance de l’auditoire, et d’autre part le pathos, les tendances, les désirs, les émotions » de cet auditoire. « Le vraisemblable, terme clé de la rhétorique, désigne ce qui arrive la plupart du temps, ou encore ce que pensent la plupart des gens, et que l’on propose donc d’admettre jusqu’à preuve du contraire ». Pour l’histoire condensée de la rhétorique et pour ses figures, cf. le livre d’Olivier Reboul, Introduction à la rhétorique, Paris, PUF, 1991.
[ii]. Serge Cassen, Exercice de stèle. Une archéologie des pierres dressées. Réflexion autour des menhirs de Carnac, Paris, édition errances, 2009.
[iii]. Enjeu du rapport fini / infini dans la stèle, la promesse, la poésie, intensément condensée par Rimbaud : « Je fixais des vertiges »(Une saison en enfer).
[iv]. Claude Lefort, L’invention démocratique, Paris, Fayard, 1994.
[v]. Montaigne, Les essais, Paris, Librairie Générale Française, 2001, coll. La Pochothèque, Livre premier, chap. L, « De Democritus et Heraclitus », p. 490.
[vi]. idem.
[vii] . Cf. Patrice Loraux, « Les disparus » in Le genre humain n° 36, sous la direction de Jean-Luc Nancy, Seuil, décembre 2001.

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