« De la religion, des Lumières et des neuro-sciences » , par Roger Wielgus
To: « PEILLON Vincent » <vincent.peillon@europarl.europa.eu>
Date: Sun, 10 Jan 2010 10:55:50 +0100
Subject : Religion de la République
Cher Vincent Peillon,
Je viens de vous écouter sur Europe 1, et bien qu’étant comme vous, convaincu que nous devons créer une nouvelle religion de la République, j’ai pour ma part, l’intime conviction, solidement appuyée sur de récentes découvertes des neuro-sciences modernes, que votre démarche philosophique n’est pas à la hauteur des véritables enjeux de l’humanité, et s’inspire par trop, de certains concepts issus des Lumières, que nous avons trop longuement appliqués sans se poser les questions essentielles de leur validité en relation à la constante nécessité de l’adaptation des hommes à l’évolution de leur environnement.
Dans un premier temps, l’homme s’est libéré des contraintes sélectives du milieu naturel par la conception et l’utilisation systématique de prothèses mécaniques qui se sont révélées plus efficaces que le modèle créé par la nature.
Sagaie, arc, fusil sont les améliorations successives d’une prothèse reproduisant le train arrière d’un félin, avec une différence considérable : c’est la « griffe » qui bondit, pas le chasseur qui reste physiquement à l’abri d’un échec. Cette griffe bondit plus vite et plus loin que le plus puissant des fauves. Ces prothèses ont fini par sortir l’humain de son milieu environnemental initial, et du coup il n’était plus soumis à une pression de sélection.
Toute espèce vivant doit être sans cesse stimulée du point de vue de l’évolution par des contraintes sélectives pour développer des adaptations, et des capacités nouvelles et entretenir ainsi une variabilité indispensable.
Dans un deuxième temps, sa réintégration dans un milieu sélectif de remplacement l’a conduit à l’adaptation à des prothèses symboliques qui ont été créées pour le milieu lui-même. Un peu le reflet de la première étape.
Nous arrivons au coeur du problème. Le milieu social dispose de prothèses symboliques et les individus doivent maîtriser leur usage pour s’intégrer pleinement.
L’écriture, par exemple, véritable prothèse de mémoire pour une société présente sur la mémoire organique a l’avantage de n’être arrêtée ni par l’espace, ni par le temps. Une réussite sociale est aujourd’hui interdite à un illettré, fût-il le plus intelligent des hommes.
Ainsi l’homme est devenu essentiellement un animal social dont la vie est principalement régie par des codes : l’inné « sauvage » a donc de moins en moins d’importance, c’est l’acquis culturel qui prime. L’adaptation aux codes est d’abord et avant tout un apprentissage.
C’est en gros une adaptation de l’humain aux sages philosophies des Lumières. Sauf que ces dernières ont comme fondement commun le rejet du ressenti du corps dans la prise de décision.
C’est là que se trouvent les clés d’une possible nouvelle religion de la République, non pas issues de dogmes datant d’il y a presque trois cent ans, mais issues de la recherche moderne sur le fonctionnement de notre mental. Je m’explique :
Le vrai problème c’est le logiciel qui nous fait avancer depuis des siècles et qui commence à ne plus être adapté aux nouvelles exigence de l’évolution de l’homme. Nous sommes, pour la plupart, formatés à un mode de pensée, qui après les Lumières, s’est timidement désengagé de l’irrationnel religieux pour donner lieu à des idéologies politiques qui se voulaient rationnelles, et d’où est sorti ce concept de laïcité, incontestable dans ses fondements, mais incomplet dans sa compréhension du fonctionnement de l’architecture mentale de l’humain.
A cette époque, nous ignorions tout, malgré les efforts de Sigmund Freud, du bon fonctionnement de notre système neural et surtout de l’architecture de ce système neural.
Aujourd’hui, nous commençons à en connaitre chaque jour un peu plus et ces avancées mettent en lumière un élément du logiciel qui a été maltraité, négligé, au nom de la lutte contre l’irrationnel, c’est le pouvoir de l’émotion dans la prise de décision.
Or ne nous a-t-on pas appris que toute bonne décision doit se prendre hors du contexte émotionnel? Ce dogme, lié à la célèbre phrase de Descartes, « Je pense, donc je suis », nous a visiblement égaré sur de fausses pistes dans notre instruction, notre éducation.
L’aspect émotionnel de notre intelligence, dans la prise de décision, a été rejeté de telle manière que la seule intelligence à avoir droit de cité de nos jours, est l’intelligence rationnelle analytique, mais qui privée de sa pondération émotionnelle, a donné naissance à des humains qui ne pensent plus qu’en termes de stratégie. C’est ce que j’appelle l’intelligence prédatrice. En très grande partie, cette intelligence prédatrice est le moteur de nos économies, de nos dirigeants, de nos élites et bien sûr de notre personnel politique, même parmi ceux soutenant l’idée de justice sociale.
Elle est partout autour de nous. Nos écoles, nos universités et surtout les grandes écoles si décriées de nos jours, ne prennent en compte chez un individu que cette caractéristique essentielle du raisonnement stratégique, qui va faire de lui un futur prédateur de l’espèce humaine, alors que l’étude approfondie des structures architecturales du mental, par les moyens modernes d’imageries, nous apprennent que l’homme est condamné à l’empathie sous peine de disparaître, et aujourd’hui, nous voudrions changer le monde et affronter les nouveaux défis lié au réchauffement de la planète, ou au fétichisme des performances financières sans tenter de changer le logiciel qui est au pouvoir?
« Je ressens, donc je suis » affirme les neurosciences modernes, contrairement au célèbre, « je pense, donc je suis ». Cette nouvelle pensée que l’on qualifié de neuro-philosophique vient rétablir la forte conviction d’Aristote qui disait que « le plus haut degré de réalité n’est pas ce qui apparaît par le raisonnement, mais ce qui est perçu par les sens ». Pourquoi l’humain s’est-il éloigné de cette intuition aristotélicienne ? Sa rencontre, très certainement, avec la pensée judéo-chrétienne, chantre du dualisme corps-esprit que combattait déjà en son temps Spinoza et son célèbre « Conatus ».
Notre monde continue de fonctionner dans cette logique et le problème va bien au-delà du concept même de capitalisme. Le socialisme soviétique a échoué pour les mêmes raisons. A force de vouloir rationaliser les pensées de Marx, il avait, lui aussi, créé un monde d’une inhumanité sans nom, car il avait oublié que l’on ne peut rien mettre en oeuvre sans tenir compte du « ressenti » de l’autre. Deleuze, en son temps, avait aussi une intuition qui allait dans ce sens en affirmant que « l’expérience émotionnelle à la lecture d’une oeuvre philosophique, est plus importante et plus productive pour l’humanité en terme de création de concept, que la parfaite connaissance des différents concepts philosophiques propre aux professeurs de philosophie. » N’est-il pas temps de revoir notre logiciel et de donner une chance à l’expérience émotionnelle ?
Om me rétorquera, avec justesse, que beaucoup d’hommes et de femmes politiques, de gauche comme de droite, usent et abusent des émotions des citoyens pour mieux les manipuler. Ce n’est bien entendu pas dans ce sens que les neurosciences comprennent la supériorité du ressenti par rapport au raisonnement.
A ce stade, je vous invite, cher Monsieur Peillon à lire deux ouvrages qui sont à mon humble avis aussi novateurs que les écrits des Lumières en leurs temps. Le premier date de 1995, mais un nouvel addendum a été apporté récemment. C’est « l’Erreur de Descartes » du neuro-scientifique Antonio R. Damasio chez Odile Jacob, et du même auteur, « Spinoza avait raison » également chez Odile Jacob.
Certes, le raccourci, chez l’auteur est un peu réducteur, ne s’agissant nullement d’un nouveau traité de philosophie, mais plutôt de conclusions d’un travail minutieux de laboratoire qui donne un éclairage nouveau sur deux concepts théoriques philosophiques opposés qui ont joué un rôle déterminant dans la manière dont nos cerveaux ont été formatés par notre culture enfermée dans cette dualité cartésienne corps-esprit.
Je ne suis pas non plus naïf au point de croire que ce seul nouvel élément, bien que rapporté non plus comme une hypothèse mais bien comme une vérité scientifique, puisse changer la planète du tout au tout d’un jour à l’autre. Les orientaux, qui n’ont, dans leur culture, jamais séparé le corps et l’esprit, à la manière des occidentaux, n’ont pas non plus développé des modèles de vie et des modèles de production d’une exemplarité incontestable. Reste que lorsque j’avais découvert l’Inde, il y a plusieurs décennies, jamais, un pays n’avait autant sollicité, de ma part, une remise en question aussi radicale de notre mode de vie occidental. J’avais cette certitude que ces humains étaient hors de tout concept matérialiste, dans une mode de vie qui me semblait bien plus proche de ce que pouvait comprendre mon esprit comme étant un idéal, malgré toute leur pauvreté évidente.
Leur attachement à la terre et à la nature est sans commune mesure avec notre approche rationaliste et destructrice, même si, paradoxalement, l’Inde reste un des pays les plus pollués du monde, mais il y a d’autre raisons derrière cette situation.
C’est à cette époque que je commençais aussi à prendre mes distances avec l’approche freudienne et lacanienne du mental, qui jusque-là, constituait pour moi la norme.
L’approche du mental telle que comprise par les orientaux, hors de tout concept impliquant une foi, me confortait dans mes distances avec ce dogme de l’esprit bien séparé du corps. L’origine judéo-chrétienne de cette approche devenait évidente à mes yeux.
Tous nos grands penseurs, peut-être mis à part Spinoza, s’étaient tous très largement inspirés de cette dualité corps-esprit prônée par le monothéisme et éloignée du concept formel d’Aristote.
En gros, nous étions partis pour des siècles dans une « dictature du raisonnement comme vérité absolue », et aujourd’hui, plusieurs siècles après Aristote, les fines observations scientifiques pratiquées sur des milliers de personnes présentant des lésions cérébrales, essentiellement dans l’aire pré-frontale ventro-médiane, démontrent sans contestation possible, que le raisonnement était absolument impossible en l’absence des marqueurs somatiques qui sont chez Damasio l’expression des émotions. Ce que Damasio appelle les marqueurs somatiques est en fait le système de réponse des cartographies du corps qui est à la naissance du ressenti, donc selon lui, des émotions et par conséquence, des sentiments.
Nous commençons donc à entrevoir une architecture de la pensée, des émotions et de la raison qui contredit totalement tous nos dogmes, érigés par Descartes en passant par Freud et l’école psychanalytique qui le suivra et bien d’autres, et qui donne raison à ceux qui pensaient ou qui comme moi pensent que cette dictature du raisonnement, comme l’alpha et l’omega de la formation à la structuration de l’esprit, nous a conduit à tous ces excès appelés capitalisme, national socialisme, communisme.
Malraux avait dit que le vingt et unième siècle sera spirituel ou ne sera pas. Pour éviter que cette sentence lumineuse ne soit entendue comme un prétexte pour un retour aux obscurantismes religieux, il faut absolument changer de direction dans les Lumières des neurosciences qui nous apprennent que ce culte du rationalisme de la pensée, justifié en son temps pour sortir de l’irrationnel religieux, avait fait abstraction d’un des moteurs essentiels de la pensée humaine, le ressenti corporel, qui est à la base des sentiments comme l’amour, la haine, la joie.
Le cerveau sans corps n’existe pas. Il est vide. Il n’existe qu’au travers des interactions avec les autres viscères de notre corps tout aussi noble que lui.
La spiritualité du vingt et unième siècle, selon Malraux, est à mon humble avis, la prise en compte de cette évidence que nous sommes à l’image de notre univers, un tout indissociable en tout point de vue comparable, mais également indissociable dans nos interactions sociales avec les autres et aussi avec ceux que nous considérons comme les êtres inférieurs à la base de la nature qui nous environne. Nous avons construit, au nom de la supériorité de notre esprit, une dictature sur la nature dont nous commençons à mesurer les conséquences. Aucun système politique sorti des têtes formatées à la dictature du raisonnement froid ne pourra répondre à ce défi qui se présente à nous. Une des solutions est de faire confiance dans le ressenti, qui est à la base de l’intelligence émotionnelle.
Damasio explique et démontre, qu’en dehors du ressenti du corps, la matérialisation des idées, des émotions, de l’imaginaire ou des peurs n’existe pas. Lorsque vous ressentez fortement une conviction, et si vous aviez le pouvoir d’enlever tout le ressenti corporel provoqué par votre conviction, celle-ci n’existerait plus. C’est la démonstration que le plus haut degré de réalité n’est pas ce qui apparaît par le raisonnement, mais ce qui est perçu par les sens pour revenir à Aristote qui se différenciait de ses prédécesseurs, convaincu de la supériorité de la perception de la réalité par le raisonnement.
J’espère ne pas avoir été trop ennuyeux dans le démonstration de mes convictions. Pour résumer, je pense que l’homme politique qui se donnera la force et le temps de redécouvrir son intelligence émotionnelle enfouie au plus profond de son être, saura, avec ceux qui comme lui agiront de concert avec une empathie innée, et non une empathie feinte, trouver les solutions aux problèmes qui se présentent à l’horizon de l’humanité. Pour revenir un peu plus terre à terre, je dirais que notre président actuel est tout le contraire, hors de tout contexte politique rationnel droite-gauche, de ce qu’est l’homme politique que j’appelle de mes vœux. Son action n’est guidée que par des mécanismes qui s’inscrivent dans ce que Freud appelait le Moi, alors que l’intelligence émotionnelle est entièrement basée sur un « Soi » parfaitement assumé qui va bien au-delà de ce Moi, véritable machine à prédation vis-à-vis de sa propre espèce.
Avec mes chaleureuses salutations,
Roger Wielgus

Chaque semaine, par courriel, vous m'adressez de nombreux textes. Morceaux choisis parmi ceux qui apportent le plus au débat.






















