L’Europe a inventé la démocratie, reste à penser la démocratie européenne
La démocratie est un bien précieux ; c’est aussi un bien fragile. Le continent européen devrait pouvoir s’en souvenir lui qui, pour l’avoir inventée à Athènes il y a plus de deux mille ans, a connu au long du XXe siècle les tragédies de la Grande Guerre, des totalitarismes, l’Holocauste, le goulag, mais aussi Franco en Espagne, Salazar au Portugal, les colonels en Grèce. Certains ont pu croire qu’il suffirait, pour que la démocratie triomphât définitivement de ses ennemis, d’exercer le vote, et de l’exercer de la manière la plus directe qui soit.
On sait, depuis Napoléon «le Petit», qu’il s’agissait là d’une facilité de pensée. Le suffrage universel, pour être la condition nécessaire de la démocratie, n’en est pas la condition suffisante et peut même se faire «instrument d’oppression» comme disait autrefois le philosophe républicain Etienne Vacherot. Non, la démocratie requiert bien plus : un espace public, un esprit public, des valeurs, une organisation, une séparation et un contrôle des pouvoirs, une éducation, des Lumières, des solidarités économiques et sociales, une justice.
La crise de l’Europe que nous vivons est une crise économique, mais elle est tout autant et d’abord une crise du politique et de la démocratie. La palinodie du vrai-faux référendum grec aura eu à cet égard valeur de double révélateur : celui de la nécessité d’un retour puissant du politique, mais aussi celui du sentiment troublant de son impossibilité, de son incongruité. Cette ambivalence doit être pensée pour être dépassée. La vérité est que les lignes de front du combat démocratique se sont aujourd’hui déplacées, et que, pour beaucoup d’entre eux, les soldats républicains ne tirent plus dans la bonne direction.
Nous n’avons rien à gagner à exiger une succession de référendums nationaux, organisés au gré des nécessités et en ordre dispersé. Un blanc-seing au monarque absolu européen ou un saut à pieds joints dans le vide du repli nationaliste : quel choix pour le citoyen ! Non, nous ne voulons pas de couperets mais un exercice, commun, de plein droit, serein et continu, du choix et de la démocratie, cette fois au niveau européen. Il n’y a pas de crises en Grèce, en Italie, en Espagne, au Portugal – on ne saurait d’ailleurs plus où arrêter l’énumération – car il n’y a qu’une crise, et elle est en Europe. C’est l’Europe tout entière qui se plie aux diktats des marchés et des agences de notation, qui pâtit de son impuissance et de son défaut de solidarité. C’est l’Europe tout entière qui est humiliée sur la scène internationale. On s’inquiète de transferts de souveraineté vers l’Europe – mais c’est l’Europe tout entière qui perd doucement sa souveraineté, et avec elle chacune de ses nations.
L’urgence, c’est de redonner à la souveraineté populaire le pilotage du projet européen. Car c’est ensemble, que les Européens pourront réduire le poids de leurs dettes, se libérer des marchés et préparer l’avenir en investissant. La sortie de crise supposera des décisions au niveau européen qui ne pourront être prises sans une légitimité démocratique totale, sauf bien sûr à nous conduire au désastre. Après avoir longtemps combattu cette proposition des socialistes et de Jacques Delors, tout le monde réclame aujourd’hui le gouvernement économique européen. Soit. Mais le penser sans une intégration politique et démocratique plus forte, et vécue comme telle par les citoyens, serait une nouvelle folie et une nouvelle impasse.
Nous devons assumer une nouvelle étape de la construction européenne. Pour faire la République en France, il a fallu «faire» des républicains. La Révolution dans les intérêts ne pouvait y suffire. Cette leçon reste valable. Nous devons construire une Europe plus intégrée sur le plan économique. Cela ne pourra se faire qu’en construisant une Europe plus démocratique sur le plan politique, une véritable souveraineté populaire européenne. Pour faire l’Europe, faisons des Européens.
Vincent Peillon
(Libération du 14/11/2011)
Chaque semaine, par courriel, vous m'adressez de nombreux textes. Morceaux choisis parmi ceux qui apportent le plus au débat.























